CHAPITRE XI
Mayaserana, la reine d’Arendie, était d’humeur pensive. Elle brodait dans la vaste chambre d’enfant baignée de soleil située tout en haut du palais, à Vo Mimbre. Son fils, le prince héritier d’Arendie, gazouillait dans son berceau en jouant avec les perles de toutes les couleurs enfilées sur une ficelle que lui avait offertes le prince héritier de Drasnie – comme si le prince héritier de Drasnie était en âge de faire des cadeaux. Mayaserana n’avait jamais eu l’occasion de rencontrer la reine Porenn mais elles étaient mères toutes les deux, et la petite reine blonde que l’on disait si exquise avait beau être loin au nord, elle se sentait très proche d’elle.
Nerina, la baronne de Vo Ebor, était assise auprès de la reine. Les deux nobles dames étaient vêtues de velours, la reine cramoisi, la baronne bleu pâle, et portaient la haute coiffure conique, blanche, en faveur dans la noblesse mimbraïque. De l’autre côté de la pièce, un vieux joueur de luth exécutait en sourdine une lugubre mélodie en mineur.
La baronne Nerina semblait encore plus mélancolique que la reine. Des cernes sombres s’étaient creusés sous ses yeux depuis le départ des chevaliers mimbraïques, et on ne la voyait plus sourire. Elle poussa un soupir à fendre l’âme et laissa retomber sa broderie.
— Ton cœur, ô Nerina, est un luth effleuré par la tristesse, dit doucement la reine. Ne songe point à la séparation et aux périls, ou l’âme Te manquera pour jamais.
— Instruis-moi, ô Majesté, en l’art de bannir le souci, répondit Nerina, car de cet enseignement j’aurais fort besoin. Mon cœur saigne percé de mille craintes, et quelque effort que je fasse pour l’en détourner, ma pensée vagabonde revient, tel le biset au colombier, vers les terribles dangers qui menacent mon seigneur et notre plus cher ami.
— Puisses-Tu, ô Nerina, trouver un réconfort dans l’assurance que toutes les dames de Mimbre partagent Ton fardeau.
Nerina inspira profondément.
— Plus pénible est la certitude où je suis plongée. D’aucunes dames ayant fermement arrêté leur affection sur un unique objet peuvent espérer le voir revenir indemne de la guerre ; tandis que j’ai par deux fois donné mon amour et ne puis trouver une telle raison d’espérer. Il me faut perdre l’un de mes bien-aimés au moins, et cette perspective me broie le cœur.
De la double passion qui lui embrasait si ardemment l’âme que rien n’en différenciait les flammes, Nerina acceptait ouvertement, avec une calme dignité, les conséquences. Dans l’une de ces intuitions fulgurantes qui illuminent parfois de leur vive clarté la connaissance du cœur humain, Mayaserana comprit que le double amour de Nerina constituait le noyau de la tragédie qui les avait fait entrer, son mari, messire Mandorallen et elle, dans le royaume des tristes légendes. Si Nerina avait pu se résoudre à en aimer un plus que l’autre, la tragédie aurait sans doute pris fin, mais son amour pour son époux faisait si parfaitement équilibre à celui qu’elle vouait à messire Mandorallen qu’elle était arrivée à un point d’équilibre absolu, à jamais figée entre les deux hommes.
La reine poussa à son tour un profond soupir. Le martyre de Nerina lui paraissait symbolique de l’Arendie divisée, mais si le cœur tourmenté de la baronne ne connaissait jamais le repos, Mayaserana était résolue à tout mettre en œuvre pour refermer la blessure ouverte entre Mimbre et l’Asturie. Aussi avait-elle fait mander au palais une délégation des chefs les plus représentatifs du Nord rebelle. Elle avait signé cette convocation d’un titre qu’elle employait rarement, celui de duchesse d’Asturie. A son ordre, les Asturiens établissaient en ce moment une liste de leurs griefs pour sa considération.
Un peu plus tard dans l’après-midi de cette belle journée ensoleillée, Mayaserana était assise, seule, sur le double trône d’Arendie. Jamais l’absence de son royal époux ne lui avait paru aussi amère.
Le délégué de la noblesse asturienne, un certain comte Reldegen, était un grand sac d’os aux cheveux et à la barbe gris fer, qui marchait en s’appuyant sur une grosse canne. Reldegen portait un pourpoint vert bouteille, un pantalon noir... et son épée au côté, comme tous les membres du groupe. La cour avait élevé des murmures de protestation en voyant les Asturiens se présenter armés devant la reine, mais Mayaserana avait refusé d’écouter ses conseillers qui la pressaient de leur faire déposer les armes, et elle accueillit aimablement l’Asturien qui avançait vers le trône en traînant la jambe.
— Messire Reldegen.
— Altesse, répondit le comte en s’inclinant.
— Majesté, rectifia un courtisan mimbraïque, scandalisé.
— C’est sous le titre de duchesse d’Asturie que Sa Grandeur nous a convoqués, riposta froidement Reldegen, et ce titre nous inspire un plus grand respect que d’autres acquisitions plus récentes.
— De grâce, Messires et Gentilshommes, coupa fermement la reine, n’engageons point les hostilités. Notre but est ici d’examiner les possibilités de paix. C’est avec instance que je demande à Messire Reldegen de faire entendre sa voix à cette fin. Confie-nous l’origine de la rancœur qui a endurci le cœur de l’Asturie. Parle librement, Seigneur, et sans crainte. Honni soit celui qui oserait Te reprocher Tes paroles ou celles de quiconque en ces lieux, car telle est ma volonté, décréta-t-elle en regardant sévèrement ses conseillers.
Mimbraïques et Asturiens échangèrent des regards noirs.
— Que Sa Grâce entende donc notre principal sujet de plainte, commença Reldegen : nos suzerains mimbraïques refusent de reconnaître nos titres. Pour n’être qu’un bout de parchemin, un titre implique une responsabilité qui est déniée aux nobles asturiens. Les privilèges du rang indiffèrent à la plupart d’entre nous, mais notre cœur se soulève de colère à l’idée que l’on nous refuse le droit de nous acquitter de nos devoirs. Des hommes de talent mènent une vie oisive, insipide, et Sa Grâce me permettra de souligner que l’Arendie souffre plus durement que nous-mêmes de ce gâchis de talents.
— C’est fort bien parlé, Messire, murmura la reine.
— Puis-je répondre, Majesté ? demanda le baron de Vo Serin, un vieillard à la barbe blanche.
— Assurément, Messire, répondit Mayaserana. Parle librement et avec franchise.
— Les nobles asturiens n’ont qu’à réclamer leurs titres, déclara le baron. Depuis cinq cents ans, la Couronne n’attend qu’une chose pour les leur octroyer : qu’ils lui prêtent serment de fidélité. Aucun titre ne peut être accordé ou reconnu sans que celui qui le porte ne lui prête serment d’allégeance.
— Ce serment, Messire, il nous est hélas impossible de le prêter, reprit Reldegen. Nous sommes toujours liés par le serment de nos ancêtres au duc d’Asturie.
— Le duc d’Asturie dont vous parlez est mort il y a cinq cents ans, lui rappela le vieux baron.
— Mais sa descendance n’est pas morte avec lui, objecta Reldegen. Sa Grâce est sa descendante directe, et nos serments d’allégeance ont toujours force de loi.
— Je vous enjoins instamment de me reprendre si je me méprends, intervint la reine en les regardant gravement l’un et l’autre. Il appert de tout ceci que l’Arendie serait divisée depuis un demi-millénaire par une antique formalité ?
— Sa Grâce a raison, acquiesça Reldegen en gonflant pensivement les lèvres. Les choses sont peut-être un peu plus compliquées, mais c’est bien là l’essence du problème.
— Mimbre et l’Asturie se seraient battues et auraient versé le sang de leurs enfants pendant cinq cents ans pour un détail de procédure ?
Le comte Reldegen retourna cette idée dans tous les sens et tenta à plusieurs reprises de parler pour s’interrompre chaque fois avec un regard perplexe, désemparé.
— C’est très arendais, n’est-ce pas ? fit-il enfin avec un petit rire.
Le vieux baron de Vo Serin le regarda vivement et se mit à rire à son tour.
— Je T’implore, Messire Reldegen, de celer cette découverte dans Ton cœur, faute de quoi nous serons la risée de tous. N’apportons point d’eau au moulin de ceux qui soupçonnent une abjecte stupidité d’être le trait dominant de notre personnalité.
— Comment se fait-il que nul ne se soit aperçu de cette aberration ? s’enquit Mayaserana.
Le comte Reldegen haussa tristement les épaules.
— Sans doute, Altesse, est-ce là une conséquence du fait que les Asturiens et les Mimbraïques ne se parlent pas. Nous avons toujours été trop prompts à en découdre.
— Eh bien, reprit fraîchement la reine, que suggérez-vous, nobles gentilshommes, pour remédier à cette déplorable situation ?
— Une proclamation, peut-être ? suggéra le comte Reldegen en interrogeant le baron du regard.
— Sa Majesté pourrait relever la noblesse mimbraïque de son serment antérieur, acquiesça pensivement le vieillard. Cette pratique n’est point courante, mais il y a des précédents.
— Après quoi nous lui jurerions tous notre foi en tant que reine d’Arendie ?
— Ce serment répondrait en effet à toutes les exigences de l’honneur et de la bienséance.
— Ne suis-je point cette seule et même personne ? objecta la reine.
— Point du tout, Majesté, démentit le baron. La duchesse d’Asturie et la reine d’Arendie sont deux personnes morales distinctes. Tu es en fait deux personnes dans le même corps.
— Voilà qui est troublant, Messire, observa Mayaserana.
— Sans doute est-ce là, Altesse, pourquoi nul ne s’en est rendu compte avant, renchérit Reldegen. Vous portez, Ton auguste époux et Toi-même, deux titres correspondant à deux identités distinctes. Je m’étonne, ajouta-t-il avec un petit sourire, que ce trône ait été assez solide pour tant de monde. Ce ne sera point la panacée, ajouta-t-il en retrouvant sa gravité. La division entre Mimbre et l’Asturie est si profonde qu’il faudra des générations pour la faire oublier.
— Et prêteras-Tu aussi serment de fidélité à mon époux ? demanda la reine.
— Au roi d’Arendie, oui. Au duc de Mimbre, jamais.
— C’est toujours un début. Allons, Messires, occupons-nous de cette proclamation et tâchons de panser, à l’aide d’encre et de parchemin, la profonde blessure de notre pauvre Arendie.
— C’est fort bien parlé, commenta Reldegen avec admiration.
De sa vie, Ran Borune XXIII n’était pour ainsi dire pas sorti du palais impérial de Tol Honeth. Lors de ses rares visites aux principales cités de l’empire, il avait voyagé en voiture fermée. Ran Borune n’avait sans doute jamais fait une lieue à pied, et comment un homme qui n’avait jamais fait une lieue à pied aurait-il pu comprendre ce que c’était ? Ses conseillers s’arrachaient les cheveux à essayer de lui fourrer cette notion dans la tête.
La solution vint d’une source surprenante : le dénommé Jeebers, ex-précepteur et candidat à l’emprisonnement à vie – sinon pire – pas plus tard que l’été passé, fit, timidement et avec circonspection, une suggestion qui régla le problème. Désormais, maître Jeebers faisait tout timidement et avec circonspection. Il en avait bien rabattu depuis ses démêlés avec le pouvoir impérial, et certaines personnes s’étaient même prises de sympathie pour ce petit homme sec comme un coup de trique, au crâne déplumé.
Maître Jeebers avait donc fait observer que si l’empereur pouvait apprécier les choses à leur véritable échelle, il les comprendrait sûrement. Comme tant de bonnes idées qui voyaient le jour de temps à autre en Tolnedrie, celle-ci échappa aussitôt à tout contrôle. On réalisa sur une acre de terre impériale une maquette de la région orientale de l’Algarie et de la partie voisine du Mishrak ac Thull, et pour permettre à l’empereur de se faire une idée de la situation, on fit mouler en plomb quelques silhouettes humaines d’un pouce de haut.
L’empereur annonça aussitôt qu’il lui fallait plus de figurines de plomb pour se rendre compte du nombre de gens en cause. C’est ainsi qu’une nouvelle industrie naquit à Tol Honeth et que le plomb devint du jour au lendemain une denrée rare.
Afin de mieux voir le théâtre des opérations, l’empereur montait tous les matins en haut d’une tour de trente pieds érigée à cet usage. Et, de son perchoir, l’empereur faisait manœuvrer ses régiments de plomb conformément aux dernières dépêches d’Algarie, avec l’aide d’un sergent de la garde impériale choisi pour sa voix de stentor.
L’empereur faillit recevoir la démission collective de son état-major. C’étaient souvent des hommes d’âge plus que mûr, et rejoindre l’empereur tous les matins en haut de sa tour exigeait d’eux un effort surhumain. Ils eurent beau tenter à tour de rôle, et pas qu’une fois, d’expliquer au petit homme au nez en bec d’oiseau qu’ils voyaient aussi bien du sol, Ran Borune ne voulut rien savoir.
— Il va nous tuer, Morin, pleurnicha un jour un général ventripotent. Je crois que j’aimerais mieux partir à la guerre que d’escalader cette satanée échelle quatre fois par jour.
— Déplacez les piqueurs drasniens de quatre pas vers la gauche ! beugla le sergent, en haut de sa tour.
A terre, une douzaine d’hommes commencèrent à redéployer les petites silhouettes de plomb.
— Chacun de nous doit servir l’empereur dans la spécialité qu’il lui a choisie, répondit messire Morin avec philosophie.
— Je voudrais vous y voir ! rétorqua le général.
— Notre empereur m’a investi d’une autre responsabilité, riposta Morin avec une certaine suffisance.
Le soir, le petit empereur épuisé se mit au lit avec plaisir.
— C’est très excitant, Morin, murmura-t-il d’une voix ensommeillée en serrant sur son cœur le coffret capitonné qui renfermait les figurines d’or massif représentant Ce’Nedra, Rhodar et les autres chefs militaires. Mais c’est épuisant.
— Oui, Majesté.
— J’ai tellement de choses à faire...
— C’est la nature du commandement, Majesté, observa Morin.
Mais l’empereur dormait déjà.
Messire Morin prit le coffret des mains de l’empereur et remonta les couvertures sur ses épaules avec des soins paternels.
— Dormez, Ran Borune, dit-il tout bas. Vous pourrez recommencer à jouer au petit soldat demain.
Sadi l’eunuque avait attendu l’orage et quitté le palais de Sthiss Tor sans tambour ni trompette, par une porte dérobée qui s’ouvrait derrière les quartiers des esclaves et donnait sur une ruelle sordide, tortueuse, menant plus ou moins dans la direction du port. Il était habillé comme monsieur Tout-le-Monde et flanqué de l’assassin borgne, Issus, déguisé en docker pour la circonstance. Si les précautions de Sadi étaient des plus banales, le choix de son compagnon ne l’était pas : l’empoisonneur ne faisait partie ni de la garde du palais ni de la suite personnelle de Sadi. Mais les conventions étaient le dernier de ses soucis en cette fin d’après-midi. S’il avait décidé d’emmener le borgne pour cette petite promenade, c’est que, l’un dans l’autre, il n’était pas mêlé aux intrigues de palais et qu’il avait la réputation de servir avec une indéfectible loyauté celui qui le payait – tant qu’il le payait.
Il tombait des cordes. Les deux hommes entrèrent dans un bouge mal famé, traversèrent la salle et gagnèrent, au fond, un dédale de pièces exiguës où la clientèle était assurée de trouver des distractions d’un autre genre. Au bout d’un couloir fétide, une femme osseuse, au regard dur, dont les bras disparaissaient, du poignet au coude, sous des bracelets en toc, leur indiqua sans un mot une porte qui en avait vu d’autres, puis elle se détourna brusquement et disparut.
La porte donnait sur une chambre sordide, meublée en tout et pour tout d’un lit où ils trouvèrent des vêtements qui empestaient le goudron et l’eau de mer. Deux chopes de bière tiède étaient posées par terre. Sadi et Issus se changèrent sans un mot, puis le mercenaire au crâne chauve tira de sous un oreiller crasseux deux moumoutes et des fausses moustaches.
— Comment peuvent-ils avaler ça ? demanda Sadi en reniflant l’une des chopes et en plissant le nez.
Issus haussa les épaules.
— Les Aloriens ont de drôles de goûts. Vous n’êtes pas obligé de boire ça, Sadi. Renversez-en la moitié sur vos vêtements, c’est tout. Les marins drasniens répandent beaucoup de bière quand ils sont en bordée. Je suis beau ?
— Ridicule, fit Sadi après un bref coup d’œil. Mon pauvre Issus, les cheveux et la barbe ne vous vont vraiment pas.
— Vous ne vous êtes pas regardé, s’esclaffa Issus en versant soigneusement le contenu de sa chope sur le devant de sa tunique maculée de goudron. Je pense que nous avons l’air assez drasnien pour ce que nous voulons faire. En tout cas, nous en avons l’odeur. Accrochez un peu mieux votre barbe et allons-y avant qu’il n’arrête de pleuvoir.
— Nous sortons par-derrière ?
Issus secoua la tête en signe de dénégation.
— Si nous sommes suivis, la porte de derrière sera gardée. Nous sortirons à la façon de tous les marins drasniens.
— C’est-à-dire ?
— J’ai pris mes dispositions pour qu’on nous jette dehors.
C’était la première fois que Sadi se faisait jeter hors de quelque endroit que ce fût et il ne trouva pas l’expérience spécialement amusante. Les deux sombres brutes qui procédèrent à l’opération ne prirent pas de gants, et Sadi sortit de là assez endolori.
Issus se releva comme il put, resta un moment planté devant la porte à beugler des insultes, puis il extirpa Sadi de la boue et ils s’engagèrent en titubant dans la rue menant à l’enclave drasnienne. Les deux hommes que Sadi avait repérés sous un porche, juste en face de la taverne, au moment où il s’en faisait éjecter ne firent pas mine de les suivre.
Une fois dans l’enclave drasnienne, Issus les mena sans perdre de temps à la maison de Droblek, le préfet maritime. On les fit aussitôt entrer et on les conduisit auprès du maître de céans. L’énorme Droblek suait et transpirait dans une pièce mal éclairée mais confortable où se trouvait déjà le comte Melgon, l’aristocratique ambassadeur de Tolnedrie.
— Le chef des eunuques de Son Altesse Salmissra aurait-il décidé de changer de look ? s’enquit suavement le comte Melgon en regardant Sadi ôter sa perruque et sa fausse barbe.
— Simple tentative de diversion, Messire, rétorqua Sadi. Je ne tiens pas particulièrement à ce que le monde entier soit au courant de notre entrevue.
— On peut lui faire confiance ? lança abruptement Droblek en indiquant Issus d’un mouvement de menton.
— On peut vous faire confiance, Issus ? répéta ingénument Sadi en arquant un sourcil interrogateur.
— Vous m’avez payé jusqu’à la fin du mois, répondit Issus avec un haussement d’épaules. Après, on verra. On me fera peut-être une meilleure offre.
— Vous avez entendu, fit Sadi en prenant les deux autres à témoin. On peut lui faire confiance jusqu’à la fin du mois – si tant est que l’on puisse faire confiance à quelqu’un dans cette ville. Je peux dire une chose d’Issus, c’est que c’est un homme simple, pas compliqué. Une fois qu’on l’a acheté, il ne cherche pas à faire monter les enchères. Disons que c’est une forme d’éthique personnelle.
— Si nous en venions au fait ? ronchonna Droblek. Vous pourriez nous expliquer pourquoi vous vous êtes donné tant de mal pour organiser cette rencontre ? Vous n’auriez pas pu nous faire tout simplement venir au palais ?
— Mon cher Droblek, susurra Sadi, vous savez quel genre d’intrigues infestent la cour. Je préfère que notre conversation reste plus ou moins confidentielle. Pour le reste, c’est assez simple : j’ai été approché par l’envoyé de Taur Urgas.
Les deux hommes le regardèrent sans manifester la moindre surprise.
— Vous étiez déjà au courant, sans doute.
— Nous ne sommes plus des enfants, Sadi, répliqua Melgon.
— Je suis actuellement en cours de négociation avec le nouvel ambassadeur de Rak Goska, poursuivit Sadi.
— N’est-ce pas déjà le troisième depuis le début de l’été ? releva le comte Melgon.
— Les Murgos semblent particulièrement vulnérables à certaines fièvres des marais, confirma Sadi avec un hochement de tête attristé.
— C’est ce que nous avons cru remarquer, lâcha sèchement Droblek. Quel pronostic formulez-vous quant à la santé du nouvel ambassadeur ?
— Je doute qu’il soit mieux immunisé que ses prédécesseurs. Il se sent déjà un peu patraque.
— Il y coupera peut-être, avec un peu de chance, insinua Droblek.
— Il y a peu de chances, émit Issus avec un mauvais rire.
— La propension des ambassadeurs murgos à défuncter impromptu a beaucoup retardé nos négociations, continua Sadi d’un ton onctueux. Je vous serais reconnaissant, messieurs, d’informer Ran Borune et le roi Rhodar que ce contretemps risque de se prolonger.
— Pourquoi ? demanda Droblek.
— Je tiens à ce qu’ils comprennent et apprécient à sa juste valeur ma coopération à l’effort de guerre contre les royaumes angaraks.
— La Tolnedrie n’est pas impliquée dans cette campagne, rétorqua précipitamment Melgon.
— Bien sûr que non, acquiesça Sadi avec un sourire.
— Jusqu’où pensez-vous aller, Sadi ? s’émerveilla Droblek.
— Tout dépend qui marquera les premiers points, répondit suavement Sadi. Si la reine de Riva donne l’impression de tomber sur un bec dans les territoires orientaux, je suppose que l’épidémie prendra fin, que les ambassadeurs murgos cesseront de mourir si opportunément et que je serai pour ainsi dire contraint de conclure un accord avec Taur Urgas.
— Vous ne trouvez pas cela un tout petit peu méprisable, Sadi ? avança Droblek d’un ton mordant.
— Nous sommes des gens méprisables, Droblek, reconnut Sadi avec un haussement d’épaules désabusé. Mais nous survivons, ce qui n’est pas une mince performance pour une petite nation coincée entre deux grandes puissances. Dites à Rhodar et Ran Borune que je ferai lanterner les Murgos tant que les choses iront bien pour eux. Je tiens à ce qu’ils sachent ce qu’ils me doivent.
— Et vous les avertirez quand vous serez prêt à changer de position ? demanda Melgon.
— Bien sûr que non. Je suis corrompu mais pas stupide.
— Vous faites un piètre allié, Sadi, laissa tomber Droblek.
— Je n’ai jamais prétendu faire de miracles. Je cherche à protéger mes intérêts. Il se trouve que, pour le moment, ils coïncident avec les vôtres, c’est tout. Mais je ne voudrais pas qu’on m’oublie le moment venu.
— Vous voulez le beurre et l’argent du beurre, conclut abruptement Droblek.
— Eh oui ! répondit Sadi avec un sourire. C’est répugnant, n’est-ce pas ?
La reine Islena de Cherek était complètement paniquée. Là, Merel était allée trop loin. Le conseil qu’elles avaient reçu de Porenn semblait parfaitement judicieux – elle leur suggérait un coup magistral qui désarmerait définitivement Grodeg et le culte de l’Ours – mais le seul fait d’imaginer la rage du redoutable ecclésiastique constituait pour elle une satisfaction suffisante. Comme bien des gens, la reine Islena prenait un tel plaisir à imaginer la victoire que la réalité perdait presque tout intérêt. Les affrontements imaginaires étaient sans risque ; ils finissaient toujours bien quand on fournissait soi-même les répliques à son adversaire. Livrée à elle-même, Islena en serait probablement restée là.
L’ennui, c’est que Merel ne se contentait pas de chimères. Le plan astucieux conçu par la petite reine de Drasnie n’avait qu’un défaut : elles n’avaient pas assez d’hommes pour le mener à bien. Mais Merel avait trouvé un allié plein de ressources et l’avait introduit dans le cercle privé de la reine. Les Cheresques n’avaient pas tous accompagné Anheg et sa flotte en Algarie ; ceux qui n’auraient pas fait de bons marins étaient restés là. Sous le regard implacable de Merel, la reine Islena avait subitement conçu un enthousiasme à tout casser pour la chasse. Et c’est dans la forêt, à l’abri des oreilles indiscrètes, que les détails de la conspiration furent arrêtés.
— Quand on veut tuer un serpent, on lui coupe la tête. On ne s’amuse pas à lui ôter un bout de queue de temps à autre, avait remarqué Torvik.
Le garde-chasse aux larges épaules était assis à la lisière de la forêt avec Merel et Islena tandis que ses hommes écumaient les bois en faisant assez de ravages pour donner l’impression que la reine de Cherek avait passé la journée en proie à une frénésie meurtrière.
— Le culte de l’Ours n’est pas concentré en un seul et unique endroit, avait repris le gaillard, mais nous ne devrions pas avoir trop de mal à réunir les principaux membres au Val d’Alorie et à leur régler leur compte d’un seul coup. Je gage que ça irritera suffisamment notre serpent pour qu’il tende le cou, et nous n’aurons plus qu’à lui couper la tête.
Cette image avait fait tiquer la reine. Elle n’était pas convaincue que le forestier bourru parlait au figuré.
A présent, l’irrémédiable était commis : Torvik et ses hommes de main avaient passé la nuit à arpenter silencieusement les rues ténébreuses du Val d’Alorie pour cueillir en plein sommeil les adeptes de l’Ours, les emmener au port et les faire mettre aux fers, à fond de cale dans les bateaux au mouillage. Les chasseurs n’étaient pas des débutants ; ils avaient bien fait les choses. Au petit matin, les derniers membres du culte de l’Ours restés en ville étaient le grand prêtre de Belar et la douzaine de prêtres qui logeaient au temple.
La reine Islena était assise, pâle et tremblante, sur le trône de Cherek. Elle portait sa robe écarlate et sa couronne d’or et elle tenait à la main un sceptre d’un poids réconfortant : elle pourrait toujours s’en servir comme arme en cas de besoin. Car la reine était sûre que ça n’allait pas tarder.
— Tout est de votre faute, Merel, commença-t-elle d’un ton accusateur. Si vous aviez laissé faire le temps, nous ne serions pas dans ce pétrin.
— Nous serions dans un autre, encore pire, rétorqua froidement Merel. Reprenez-vous, Islena. Ce qui est fait est fait et il n’y a pas à revenir en arrière.
— Grodeg me terrifie, balbutia Islena.
— Il n’est pas armé, que voulez-vous qu’il vous fasse ?
— Je ne suis qu’une femme, gémit Islena. Il va se mettre à hurler de sa voix terrible et je vais m’effondrer.
— Ah, ce que vous pouvez être trouillarde, Islena ! lança Merel. Vous êtes tellement timorée que vous avez mis Cherek au bord du désastre. Grodeg n’a qu’à faire la grosse voix pour que vous fassiez ses quatre volontés, tout ça parce que vous n’aimez pas qu’on vous crie après. Vous n’êtes plus une enfant, tout de même. Vous avez donc si peur du bruit ?
— Vous vous oubliez, Merel, éclata Islena. Je suis votre reine, après tout.
— Eh bien, par tous les Dieux d’Alorie, agissez en reine et pas comme une fille de salle débile qui a peur de son ombre. Redressez-vous ; faites comme si vous aviez un manche à balai dans le dos. Et pincez-vous les joues ; vous êtes pâle comme la mort. Maintenant, écoutez-moi, Islena, poursuivit âprement Merel, si je vous vois flancher, je demande à Torvik d’embrocher Grodeg avec sa lance, ici même, dans la salle du trône !
— Vous n’oseriez pas faire une chose pareille ! hoqueta Islena. On ne peut pas tuer un prêtre !
— C’est un homme comme les autres. Si on lui enfonce une épée dans le ventre, je vous fiche mon billet qu’il mourra.
— Même Anheg n’oserait pas faire une chose pareille !
— Je ne suis pas Anheg.
— Vous serez maudite !
— Les malédictions ne me font pas peur.
Torvik entra dans la salle du trône. Il tenait négligemment une lance à large pointe, comme celles que l’on utilise pour la chasse au sanglier.
— Il arrive, annonça-t-il laconiquement.
— Oh, par tous les Dieux... gémit Islena.
— Ah, ça suffit ! cracha Merel.
Grodeg entra à grandes enjambées dans la salle du trône au sol jonché de paille. Il était blême de rage. Sa robe blanche, froissée, donnait l’impression d’avoir été enfilée en hâte, et sa tignasse blanche aurait eu bien besoin d’un coup de peigne.
— Je veux m’entretenir avec la reine en audience privée, tempêta-t-il en approchant.
— Ce n’est pas à vous, Messire, d’en décider, mais à la reine, lui rappela Merel d’une voix coupante comme un glaive.
— La femme du comte de Trellheim parle-t-elle au nom de la reine ? rugit Grodeg en regardant Islena.
Islena crut qu’elle allait défaillir, puis elle vit Torvik planté derrière le grand prêtre, l’épée dans sa grosse patte. Et il ne la tenait plus négligemment.
— Calmez-vous, vénéré Grodeg, ordonna la reine.
Elle était persuadée, tout à coup, que la vie du grand prêtre ne dépendait pas seulement de ses paroles mais aussi du ton de sa voix. Au moindre frémissement, Merel ferait un geste et Torvik plongerait cette épouvantable lame dans le dos de Grodeg comme si on lui demandait d’écraser une mouche.
— Je veux vous voir seule, répéta obstinément Grodeg.
— Non.
— Non ? tonna-t-il, incrédule.
— Vous nous avez entendue, Grodeg, répondit-elle.
— Et arrêtez de crier comme ça. Nous ne sommes pas sourde.
Il la regarda en ouvrant et en refermant spasmodiquement la bouche comme s’il manquait d’air, puis il reprit le dessus.
— Pourquoi tous mes amis ont-ils été arrêtés ? articula-t-il enfin.
— Ils n’ont pas été arrêtés, Messire, répondit la reine. Ils se sont portés volontaires pour rejoindre la flotte de notre royal époux.
— Ridicule ! fit-il en renâclant.
— Vous feriez mieux de modérer votre langage, Grodeg, l’avertit Merel. La patience de la reine a des limites et votre impertinence les a franchies.
— Mon impertinence ? Comment osez-vous me parler sur ce ton ? s’exclama-t-il, puis il se redressa de toute sa hauteur et toisa la reine d’un air implacable. J’insiste pour voir la reine seul à seul, répéta-t-il de sa voix de tonnerre.
Tout à coup, la voix qui avait toujours fait frémir Islena l’irrita. Elle s’efforçait de lui sauver la vie, et cet imbécile s’obstinait à lui crier après !
— Messire Grodeg, dit-elle d’un ton glacial auquel elle ne l’avait pas habitué, si vous osez élever une fois de plus la voix en notre présence, nous vous faisons bâillonner. Et vous pouvez toujours ouvrir ces yeux stupéfaits, nous n’avons rien à voir en privé. Il vous reste, Messire, à recevoir vos ordres, que vous suivrez à la lettre. Nous vous ordonnons de vous rendre directement au port. Là, vous monterez à bord d’un vaisseau en partance pour l’Algarie où vous rejoindrez les forces cheresques en lutte contre l’ennemi angarak.
— Je refuse ! rétorqua Grodeg.
— Réfléchissez bien, Messire Grodeg, ronronna Merel. La reine a donné un ordre. Tout refus pourrait être interprété comme une forfaiture.
— Je suis le grand prêtre de Belar, fit Grodeg entre ses dents. Vous n’oserez jamais m’enrôler de force, comme un vulgaire paysan.
Il donnait l’impression d’avoir le plus grand mal à maîtriser sa voix.
— Le grand prêtre de Belar serait-il prêt à parier un cherlek là-dessus ? intervint Torvik avec une douceur trompeuse.
Il posa le bout de sa lance sur le sol, prit une pierre dans la bourse accrochée à sa ceinture et se mit à aiguiser sa lame déjà acérée. Ce bruit eut un effet miraculeux sur Grodeg.
— Grodeg, vous allez vous rendre immédiatement au port et monter sur ce vaisseau, répéta Islena. Sinon, on vous jettera aux oubliettes où vous tiendrez compagnie aux rats jusqu’au retour de notre royal époux. Alors, Grodeg, que préférez-vous : Anheg ou les rats ? Décidez-vous vite. Vous commencez à nous agacer et, très franchement, votre vue nous donne des haut-le-cœur.
La reine Porenn de Drasnie donnait ostensiblement la tétée à son jeune fils. Par considération pour la reine, personne ne l’espionnait pendant qu’elle allaitait. Mais Porenn n’était pas seule ; Javelin, le chef des services de renseignements drasniens, était assis non loin d’elle, le dos respectueusement tourné. Il avait, pour sauver les apparences, revêtu une robe et un bonnet de servante qui lui donnaient quelque chose d’étrangement féminin, mais cela ne semblait pas le gêner.
— Il y a donc tant d’adorateurs de l’Ours dans les services de renseignements ? demanda la reine, atterrée.
— C’est fort à craindre, Majesté. Nous aurions dû être plus vigilants. Enfin, nous avions d’autres préoccupations, alors.
Porenn médita cette information en berçant machinalement son enfant à la mamelle.
— Islena a déjà pris des mesures, n’est-ce pas ? reprit-elle au bout d’un moment.
— C’est ce que j’ai appris ce matin même, répondit Javelin. A l’heure qu’il est, Grodeg fait voile vers l’embouchure de l’Aldur et les hommes de la reine ratissent la campagne en raflant tous les membres du culte au passage.
— Le fait d’expulser tous ces hommes de Boktor ne risque-t-il pas de mettre nos opérations en péril ?
— Nous nous en sortirons, Votre Altesse, lui assura Javelin. Nous serons peut-être obligés d’activer un peu la remise du diplôme à l’actuelle promotion de l’Académie et de parfaire la formation des élèves sur le tas, mais nous y arriverons.
— Eh bien, dans ce cas, emparez-vous de tous les membres du culte qui se trouvent à Boktor, isolez-les et collez-les sur un bateau, décida Porenn. Je veux que vous les envoyiez dans les postes les plus sinistres que vous pourrez trouver, et à cinquante lieues les uns des autres, surtout. Et pas de faux-fuyants, de maladies subites ou de démissions. Veillez à ce que tous les adeptes de l’Ours infiltrés dans les services de renseignements aient quitté Boktor à la tombée du jour.
— Avec plaisir, Porenn, répondit Javelin. Oh, à propos : ce marchand nadrak — Yarblek, c’est ça – est rentré de Yar Nadrak et voudrait vous entretenir à nouveau de la vie et des mœurs du saumon. On dirait que c’est une idée fixe...